DOA – Pukhtu

Si on me demandait quel romancier « polardersque » contemporain m’a le plus marqué ces dernières années, je répondrais sans hésitation DOA.  Je me souviens être entré dans l’œuvre de l’auteur par Citoyens Clandestins. Épargnons-nous d’emblée, les petites guéguerres de chapelles, roman noir ? pas roman noir ? Polar ? Pas polar ? Ça explose du cadre et c’est tant mieux.
Tentons seulement de garder à l’esprit que le sujet du roman est intimement lié aux coulisses, aux tréfonds ainsi qu’au culte du secret des pouvoirs étatiques sous toutes ses formes. Le propre du roman noir ? Montrer les à cotés, le fonctionnement réel des grandes machineries à l’œuvre dans la société. Ce que le travail romanesque de Dominique Manotti, par exemple, rend de façon admirable et superbe. En ce qui concerne DOA, Citoyens est le premier jalon d’un cycle constitué de quatre titres. J’avais été soufflé par ce roman extrêmement bien mené, fouillé et au style impeccable. Les deux tomes de Pukhtu s’inscrivent totalement dans ce sillage d’impressions. Grand plaisir littéraire immédiat d’une part, couplé au grand travail de documentation, d’autre part qui m’avaient happées dès les premières pages de Citoyens. Avec Pukhtu, l’auteur parvient au sommet de son art d’un roman absolument génial par l’histoire qu’il nous raconte. Avec un effort absolument remarquable sur le rythme, jumelé au réalisme extrême des situations, résultat d’un travail laborieux de plusieurs années de documentation, il est parvenu d’une main de maître à le digérer afin de le mettre au service de son récit. Rarement, cette équilibre à été si bien rendu dans le roman français contemporain. Voire jamais ?

Cette œuvre de mille trois cent dix-sept pages (deux tomes additionnés) est un véritable roman « russe » et besogne d’orfèvre dans sa tentative de rendre compte d’un réel complexe précis et nuancé au service d’une histoire passionnante et vivante.  La vraie vie, en somme.
Inénarrable dans son fourmillement d’intrigues, de situations et de personnages, il est véritablement un monument.
Tenter de le résumer ou d’en rendre pleinement compte est peine perdue et ne lui rend pas justice. Le cadre général est traversé par l’histoire d’un enchevêtrement de destins, d’hommes et de femmes disséminés en Europe, Asie centrale, Proche-Orient et en Afrique sur fond de conflits, principalement celui d’Afghanistan débuté en 2001 en représailles des attaques du 11/09/01. L’avidité, la filiation parentale, ou encore l’amitié sont des thèmes largement exploités. Ils sont parfaitement incarnés par des personnages d’une très grosse épaisseur. L’auteur évite très soigneusement les profils caricaturaux en approchant finement les points de ruptures chez ceux qui apparaissaient comme les plus insubmersibles (Montana, Sher Ali, L,…). C’est du très grand art. Pour des notes plus fouillés, je ne peux que vous renvoyer vers ces deux billets de lecture ici et là qui réussissent à éclairer et à extraire avec finesse la substantifique moelle du roman sans trop en dévoiler.

Vous l’aurez compris donc, c’est un roman long, rigoureux et parfois éreintant. Mais comme toutes les œuvres immenses qui tentent de révéler un rapport au monde complexe et nuancé, il se mérite. Et notre plaisir en est d’autant plus décuplé.
Le roman mélange et distille véritablement une intelligence de la narration et des situations extrêmement réalistes donc, une variété d’un vocabulaire riche, un style adapté aux situations ; imparable, sec, acéré pour les séquences d’actions, plus ample et poétique dans la narration. Il peut apparaître parfois rébarbatif (stricto sensu)  dans le vocabulaire militaire très précis, la multiplications des acronymes et dans l’explication des montages juridiques occultes mais cela est toujours terriblement instructif et passionnant comme le passage sur les hawalas, ou l’explication du traitement du pavot pour fabriquer l’héroïne par exemple.

«  Hawk de Wolf Autorité…
Hawk.
Quand tu veux…
Wild Bill aligne le buste de la sentinelle avachie dans son réticule et, tout bas, donne l’ordre à Roshad, déjà prêt à tirer, de l’abattre.
Quelques secondes s’écoulent et un coup de feu, puissant malgré le réducteur de son fixé à l’avant du SR52, brise le silence.
A un peu plus de trois cent mètres de là, le taliban bascule en arrière avec sa chaise en plastoc. Il ne se relève pas. (…)
A tous de Wolf Sierra, ça bouge chez les moudjes… Un tir retentit. Et un second. Viper allume les insurgés qui, réveillés par l’exécution du garde, tentent de sortir de leurs quartiers. Un troisième claque, suivi d’une longue rafale. Ça riposte, à la palestinienne, dans le vide. Nouvelle détonation lointaine. Ça riposte plus. Et de quatre… Le portail pète. Tout se précipite. Ghost fonce à l’intérieur de la ferme à la tête de ses hommes. Leurs lasers verts balaient l’obscurité. Rafale courte, rafale courte. Wolf 2, je suis dans la cour trois… Le groupe de Rider est également entré. Rafale longue, les mecs du HIG ne se laissent pas faire. Avertissement dans le noir. « Frag ! » Cette nuit, on oublie les flashbacks, pas de prisonniers. Un seul boum, dans un bâtiment, étouffé. La colonne de Vodoo pénètre dans la qalat. Cour trois, clair…(…) »
Pukhtu Primo p. 250

« A chaque bivouac, il part chercher Badraï au bord de l’eau, avec l’espoir fou d’apercevoir l’émeraude étincelant du regard de sa cadette au détour d’un rocher. Il rentre toujours déçu. Même le vent ne lui apporte plus l’écho distant du rire de Nouvelle Lune. A son oreille, il ne souffle plus que le claquement des balles, le tonnerre des obus et la plainte des blessés.
Sher Ali remercie néanmoins les ténèbres d’avoir masqué la surface de l’onde. Elle ne reflète plus les visages de ses morts, son père, ses frères, ses enfants, son tendre Qasâb Gul et tous les autres disparus du clan. Combien de janaza ai-je murmurées tout au long de ma vie ?
Trop, même si Allah l’a écrit ainsi. Sans doute devrait-il redemander pardon pour ces pensées impies, mais il n’en a plus la force, il est fatigué. Je me sens si vieux, papa blanc. Des berges invisibles monte une fraîcheur humide. Elle l’a peu à peu enveloppé, réveillant les douleurs de la longue saison de combats qui s’achève. Durement éprouvé, il se réjouit de l’arrivée de la trêve hivernale. Il va enfin revoir son nouveau foyer à Miranshah, où l’attendent Kharo et Farzana. Ces retrouvailles l’inquiètent, il s’est aventuré très loin sur les routes du chagrin. »
Pukhtu Secundo p.128

Dans l’idéal, il est tout à fait recommandé, pour un souci de cohérence chronologique, de lire Citoyens et le Serpent aux mille coupures en premiers, avant le dyptique Pukhtu.

 

 

Je vous souhaite une très bonne année. Pleine de lectures. Ces dernières comme des armes de résistance, parmi d’autres, dans cette guerre ouverte contre la bêtise et la simplification ambiante qui n’ont de cesse d’infuser tous les jours encore plus.

« Enveloppe, sac plastique ou mallette ».
Livre papier, broché, poche à cinquante centimes ou numérique.

  • Citoyens Clandestins, Folio Policier, 2015 (première parution 2007)
  • Le Serpent aux mille coupures, Folio Policier, 2015 ((première parution 2009)
  • Pukhtu Primo & Secundo, Gallimard Série Noire 2015, 2016. Disponibles en Folio Policier

Auteur : lharmoniedesombres

Écrire sans prétentions sur ses passions et engagements afin d'éclairer un peu plus la nuit noire.

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